Pourquoi la crise syrienne échappe à la compréhension occidentale

Pourquoi la crise syrienne échappe à la compréhension occidentale

  La guerre civile syrienne n’est pas une guerre de « révolution » des masses opprimées. Ce n’est pas une « marche » vers la liberté, ni un « printemps arabe ». C’est une guerre de religions. Et l’Occident d’avant 45 y a sa part de responsabilité – comme partout au Proche-Orient.

 Origine du conflit : un conflit ethnique et de religion

La guerre civile n’oppose pas « le peuple » d’un côté contre l’armée fidèle à Bachar el Assad de l’autre. On aimerait le croire. Ce serait plus simple, sur le même modèle que la Lybie ou l’Egypte. Mais ce n’est pas le cas.

La Syrie est un pays multiconfessionnel, composé de Chiites, de Sunnites (60%), de Druzes, et d’Alaouites, outre des Chrétiens et des Juifs oubliés. Or la guerre civile oppose les partisans des « frères musulmans » d’obédience sunnite aux Alaouites. Elle a commencé en février 1982 à Hama, par la tentative des Frères Musulmans de prendre le pouvoir par la violence armée – tentative réprimée avec le tact et la délicatesse que l’on connaît dans la région : Hafez el Assad envoie la troupe qui pilonne la ville de Hama pendant 20 jours. Les combats génèreront 20.000 morts dans la population civile, et plus de 3.000 militaires tués et 5.000 blessés. Preuve de la violence du combat des deux côtés. Une partie des victimes civiles sont probablement des victimes collatérales d’une guérilla urbaine mise en place par les Frères Musulmans qui se fondent dans la population civile pour avoir des boucliers humains. Le journaliste britannique Patrick Seale, seul observateur à être entré dans Hama pendant les combats, témoigne pour « The Observer » et analyse les massacres ainsi :

« Dans les combats de Hama, la volonté des Frères musulmans de combattre jusqu’à la mort a rencontré la même volonté de la part des défenseurs du régime. » (The Observer 7 mai 1982) http://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Hama

La Syrie publie un communiqué international, reproduit dans Le Monde du 25 février 1982, en ces termes :

« La ville a été réveillée en sursaut le 3 février, à 1h du matin, par le bruit de fusillades des Frères musulmans contre des mosquées, des maisons et des passants. Les Frères musulmans ont décimé des familles entières, hommes, femmes et enfants, abattant brutalement tous les citoyens de Hama qui refusaient de leur ouvrir la porte pour leur offrir l’asile. Ils ont attaqué nos camarades alors qu’ils dormaient paisiblement dans leurs lits, tuant, autant qu’ils ont pu, leurs femmes et leurs enfants, puis comme des enragés, ils ont mutilé les corps des martyrs dans la rue »

Communiqué publié le 24 février, reproduit dans « La Syrie reconnaît pour la première fois la gravité des affrontements à Hama », Le Monde, 25 février 1982. (http://www.laviedesidees.fr/Trente-ans-apres-retour-sur-la.html#nb3)

La « guerre sainte » a été déclarée dans Hama, et les partisans alaouites ont très rapidement été exécutés. Plus d’une centaine d’exécutions sommaires ont eu lieu dans la ville le premier jour.

Cette explication a été contestée à l’époque. Le fait est que la violence inouïe des Frères Musulmans dans d’autres situations et dans d’autres lieux – notamment à Gaza à l’occasion de la prise de pouvoir du Hamas contre l’Autorité palestinienne – a été constatée de manière strictement identique, rendant très plausible la violence initiale affirmée par la Syrie ;

 

Hafez el-Assad ayant « pacifié » son pays avec la même délicatesse que le roi Hussein de Jordanie, la communauté internationale n’intervint pas. Les frères musulmans furent exilés dans les pays qui les acceptèrent. Dont l’Iran, le Liban…

Le conflit renaît à partir d’une initiative politique des Frères Musulmans le 1er décembre 2007 avec la « Déclaration de Damas pour le changement national démocratique ». Cette démarche politique, qui fera choux blanc en Syrie, sera reprise dans l’ensemble des pays arabes à partir de 2009. Elle mènera au changement démocratique de gouvernement en Turquie, à la révolution de Jasmin en Tunisie, à la chute de Moubarak en Égypte, à libération de la Lybie, aux tentatives de déstabilisation du Maroc, et in-fine à la guerre civile en Syrie.

L’Humanité titrait le 28 mars 2011 : « La Syrie, un pays guetté par le conflit interconfessionnel » (http://www.humanite.fr/28_03_2011-%C2%AB-la-syrie-un-pays-guett%C3%A9-par-le-conflit-interconfessionnel-%C2%BB-468830)

 

Pourquoi ce conflit de religion ?

Le chiisme alaouite est très ancien. Il remonte à 859 de l’ère chrétienne, date à laquelle une nouvelle révélation est donnée à Muhammad Ibn Nusayr al-Namîri al-`Abdi. Mon propos n’est pas de détailler la différence entre les doctrines sunnite et alaouite. Il suffira de préciser que le chiisme alaouite a été combattu violemment à partir du XIIIème siècle. La minorité alaouite sera opprimée à raison de l’apostat que sa doctrine suppose. La plupart des alaouites seront réduits à l’esclavage – souvent un esclavage sexuel pour les jeune femmes, et la plupart du temps un enrôlement contraint dans les armées pour les hommes.

 Cette dhîmitude perdurera jusqu’en 1920/1930 où l’occidentalisation du pays et la création de partis politiques permettra aux alaouites de monter progressivement en puissance et d’accéder aux commandes du pays, appuyés par le parti Baas et l’armée.

 Après la chute de l’empire ottoman, la Syrie sous mandat SDN est confiée à la France, qui développe l’idée d’un « territoire des alaouites » pour contrer le nationalisme arabe sunnite. C’est naturellement vers les alaouites que les clefs du pouvoir de la Syrie vont être confiées.

 Hafez El-Assad arrive au pouvoir par un parcours élitiste, mais miséreux. Ses parents – alaouites – étaient au bas de l’échelle sociale. Il s’inscrira à l’école militaire pour avoir accès à l’université. Elève brillant, il monte très rapidement dans la hiérarchie militaire. Nommé chef d’État Major de l’Armée de l’Air en 1964 par la coalition des partis Baas & Gauche. Bien que la république syrienne soit constitutionnellement dirigée par un musulman sunnite, c’est en fait une minorité alaouite qui dirige le pays à partir de 64. Il devient Ministre de la Défense en 1966 et participe à la montée en puissance de la coalition arabe contre Israël. En 1973, après l’échec syrien de la Guerre de 6 jours, et l’échec de l’intervention syrienne dans le massacre jordanien du « septembre noir » en Jordanie, Hafez el-Assad profite des tensions idéologiques au sein du Baas pour prendre le pouvoir. Il hérite d’un régime dictatorial dont il profite amplement.

 La tentative avortée des Frères musulmans de reprendre le pouvoir en février 80 (Hama) consacre la nécessité pour Hafez el-Assad de maintenir un régime autoritaire.

 Dès 1989, les commentateurs prennent conscience de la fragilité intrinsèque du régime syrien, en raison du fait qu’il est tenu par une minorité alaouite qui se venge de siècles d’oppression sunnite. Ainsi Daniel Pipes conclut en des termes extraordinairement prémonitoire un long article sur la conquête du pouvoir par les alaouites :

« Il semble inévitable que les Alaouites – qui restent une minorité petite et méprisée, en dépit de toute leur puissance actuelle – finiront par perdre leur contrôle sur la Syrie. Lorsque cela se produira, il est probable que les conflits qui à tous les niveaux seront communautaires les abattront, avec la bataille décisive ayant lieu entre les dirigeants alaouites et la majorité sunnite. En ce sens, la chute des Alaouites- que ce soit par des assassinats de hautes personnalités, un coup d’Etat de palais, ou une révolte régionale – est susceptible de ressembler à leur ascension. » : La conquête alaouite du pouvoir en Syrie (The Alawi Capture of Power in Syria) – Middle Eastern Studies 1989 –(http://fr.danielpipes.org/9655/conquete-alaouite-syrie)

23 ans après, il semble que Daniel Pipes avait vu juste ! Les combats que nous connaissons en Syrie sont la réaction sunnite à l’exercice du pouvoir autoritaire d’une minorité alaouite qui a été contrainte de combattre les volontés politiques des « Frères Musulmans ».

 Si le conflit apparaît religieux, c’est essentiellement parce que les « Frères Musulmans » ont érigé le combat en combat religieux. Côté « Frères Musulmans », c’est une guerre sainte pour imposer leur version de la religion à la Syrie – ou aux autres pays qu’ils traversent. Mais ne nous y trompons pas, du côté de la minorité alaouite c’est un combat pour leur liberté et sur survie qui se mène actuellement en Syrie.

 Nous avons donc affaire à une double guerre civile :

  • –         Guerre politique de la minorité alaouite et du parti Baas contre la majorité sunnite pour conserver le pouvoir – et la liberté qui y est associée
  • –         Guerre de religion des « Frères musulmans »
  • –         Guerre civile subie par la population civile, prise entre le marteau gouvernemental et l’enclume des « Frères ».

 Dans l’un ou l’autre des cas, la population civile subit des exactions intolérables. Mais la vrai question est de savoir qui en est le plus responsable.

 Rappelons-nous que les alaouites ont été persécutés sans limite par les sunnites pendant 800 ans ! Ce qui explique leurs réticences à opérer une transition démocratique en faveur de la majorité sunnite, dans un climat de persécutions religieuses majeures qui frappent les minorités chrétiennes et non-sunnites partout où les « Frères musulmans » prennent le pouvoir. Voir aussi l’article de Marius Deeb, pour Global Post, traduit par JOLPress : http://www.jolpress.com/article/pas-de-printemps-arabe-en-syrie-juste-une-guerre-de-religion-alaouite-sunnite-chiite-bachar-al-assad-iran-hezbollah-israel-812524.html

 En ce sens, il s’agit d’une résistance à l’oppression des « Frères ». Une résistance « anticipée ».

 Cette « guerre par procuration » entre les grands blocs politico-religieux fait évidemment intervenir l’Iran aux premières loges, et les Frères Musulmans comme bras armé.

Elle est susceptible de s’étendre dans la région et notamment au Liban où les affrontements armés entre les populations sunnites et alaouites se font de plus en plus fréquentes et violentes.

Ainsi, les 12 et 13 mai 2012, des combats violents ont opposé alaouites et sunnites à Tripoli, au Liban, et France24 titrait « Le conflit syrien s’exporte au Liban et plonge Tripoli dans la « guérilla urbaine » » le 15 mai 2012. http://observers.france24.com/fr/content/20120515-liban-tripoli-conflit-syrien-guerilla-urbaine-alaouite-sunnite-bachar

 Ainsi, le 21 aout 2012, des hommes armés originaires du quartier sunnite de Bab al Tabbaneh et du quartier alaouite de Djebel Mosen ont échangé des coups de feu et ont lancé des grenades dans la nuit de lundi à mardi, à Tripoli, nord du Liban. Une dizaine de victimes civiles sont à déplorer. http://www.dailymotion.com/video/xsyjn6_heurts-entre-communautes-sunnite-et-alaouite-au-liban_news

 

Comment l’Occident doit comprendre ces événements ?

L’Occident, pétri des bons sentiments judéo-chrétiens qu’il développe depuis des millénaires, ne peut s’empêcher de considérer la cause du faible comme étant la cause juste.

 Or, le faible apparaît ici être la majorité sunnite, et les frères musulmans, puisqu’ils s’affrontent à l’armée gouvernementale syrienne, dans les circonstances de violence qui semblent, selon les observateurs, particulièrement asymétriques.

 La cause des loyalistes syriens apparaît donc, aux yeux de l’occident, comme fondamentalement injuste.

  • Injuste parce que le combat est asymétrique.
  • Injuste parce que les victimes sont des populations civiles.

 Mais il faut relire ce conflit en ayant à l’esprit la manipulation médiatique qu’en font les Frères Musulmans. Ceux-ci – pour information – pratiquent la guérilla urbaine, l’attentat aveugle, et se cachent derrière les populations civiles. Israël a déjà fait les frais de cette méthode. Pour atteindre les combattants armés, il faut viser des boucliers humains civils, pris en otage.

 Alors, vu à l’aune d’un conflit séculaire opposant une minorité opprimée (les alaouites) à une majorité opprimante (les sunnites), on est en droit de relire le conflit et de s’interroger sur la question de savoir quel est le camp qu’il faut soutenir ou aider.

 Bien évidemment, l’humanitaire n’a pas de camp. L’idée principale est que les combats doivent cesser, et que les populations civiles soient épargnées.

Mais répondons d’abord à la question :

  • –         Qui se cache derrière les populations civiles ?
  • –         Qui les prend en otage ?
  • –         Qui maintient un climat insurrectionnel en procédant à des attentats visant les proches du dirigeant ?

Une seule et même réponse : les Frères Musulmans.

 Sans leur imputer tous les torts dans ce conflit où l’élément commun est que la violence est exercée de part et d’autre sans discernement, force est de constater qu’ils en sont à l’origine, qu’ils le maintiennent et qu’ils le perpétuent avec un talent et une maestria inégalée.

 Il est donc urgent que l’Occident revoie ce conflit et adopte une position plus en conformité avec ses propres intérêts !

Bien évidemment, il ne faut pas que des armes circulent.
Bien évidemment, il ne faut pas qu’on impose un changement de régime!
C’est au peuple de faire sa propre révolution. Mais à condition d’assurer une transition démocratique. Or la Syrie n’en prend pas vraiment le chemin !

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4 réflexions au sujet de « Pourquoi la crise syrienne échappe à la compréhension occidentale »

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  2. De l’article de Fisk on comprend trois idées importantes qui contribuent à une vision très parcellaire du conflit:

    1- L’ASL et les « rebelles » sont fortement armés et tirent en s’habritant derrière des positions civiles, sur des patrouilles militaires. Ce qui explique les bombardements de l’armée sur les zones civiles.

    2- Une partie importante des victimes civiles (selon Fisk, entre 1/3 et 2/3 suivant les lieux d’affrontement) est étrangère à la Syrie. Ce qui pose la question de l’origine extérieure de ce conflit.

    3- Les « rebelles » ont un comportement de terrorisme des populations civiles, procédant à des exécutions sommaires de toute personne soupçonnée d’être fidèle au régime. Et leurs cadavres sont laissés au milieu des champs de ruine pour accroitre les statistiques de civils tués.

    On a donc affaire à une manipulation de l’information par les « rebelles », du même ordre que celui subi par Israël lors de la guerre du Liban (où Israël a été contraint de viser des positions civiles où s’habritaient des rampes lance-missiles du Hezbollah libanais).

    On peut en conclure deux choses:

    1° : La guerre de Syrie n’est pas une guerre « civile » mais une guerre d’influence, sur fond religieux et ethnique. ce qui signifie que la solution au litige ne peut pas passer par l’éviction de Bachar el-Hassad et de son gouvernement, au profit des rebelles. Celà amènerait à un balancier strictement inverse où les alaouites retomberaient dans un climat oppressionnel qu’ils ont connu pendant plus de 800 ans.

    La sortie de crise doit se faire sur une base consensuelle.

    2° : Les violences doivent cesser, mais l’armée Syrienne ne dispose pas des moyens adaptés pour lutter contre un ennemi qui s’est préparé de longue date à une guérilla urbaine. L’information donnée par FISK montre que la préparation de cette guerre a été planifiée très soigneusement: les meurtres des scientifiques, des officiels et des pilotes de chasse avant même le début de l’engagement de l’aviation ayant eu pour but de diminuer la capacité de réflexion de l’Etat et de réaction de l’Armée.

    Quand à la préparation à la guérilla urbaine, elle est le fait d’une thèse d’urbanisme de 1990 faite à Alep par … Mohamed Atta, le chef des pirates de l’air du 11 septembre aux Etats-Unis ! Ce qui devrait parler au plus grand nombre!

    En conclusion, il me semble qu’une sortie de crise devra passer par une force d’interposition, pour protéger les populations civiles, Alaouites comme Sunnites.

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